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Il est vendredi soir. Le répartiteur d’une compagnie forestière du Nouveau-Brunswick prépare les circuits de la semaine à venir. Il attribue à chaque camionneur une zone, un volume, une usine de destination. Lundi matin, les camions partiront charger du bois, le livreront… et reviendront souvent à vide.
En moyenne au Canada, un aller-retour entre un site de récolte et une usine parcourt 145 kilomètres. Multiplié par des centaines de camions, cinq jours par semaine, le gaspillage devient colossal.
Comment éviter ces trajets perdus sans bouleverser les habitudes de tout un secteur? C’est précisément la question à laquelle répond FOROP-T.
Déjà au départ, on commence avec 50 % d’inefficacité.
«Déjà au départ, on commence avec 50 % d’inefficacité», résume François Aubé, chercheur scientifique à CanmetÉNERGIE, à Varennes, et responsable du projet.
Un secteur où chaque kilomètre compte
Le transport du bois est un casse-tête logistique. Il faut coordonner des centaines de sites de récolte, plusieurs espèces et groupes de produits, des dizaines de scieries aux besoins fluctuants, et surtout un grand nombre d’entrepreneurs de transport indépendants.
Chaque camionneur reçoit une zone et organise son trajet de façon autonome. Le résultat, c’est des allers-retours en ligne droite, des retours à vide, des camions qui se croisent sur la même route.
Le coût est double. Financier d’abord, le transport représente 35 à 40 % du coût d’approvisionnement en bois. Environnemental ensuite, il génère 20 à 30 % des émissions de gaz à effet de serre de la chaîne d’approvisionnement forestière.
«Rien que de jouer sur le transport aura un impact considérable sur les émissions de toute l’industrie», souligne François Aubé.
Des millions de combinaisons en quelques minutes
Pour trouver le meilleur trajet, l’outil FOROP-T s’inspire de logiciels d’optimisation utilisés par UPS ou Purolator pour calculer les tournées de leurs milliers de camionneurs. Ces programmes testent des millions de combinaisons possibles et en extraient celle qui minimise les distances parcourues.
Mais la foresterie impose ses propres contraintes: les camionneurs ne peuvent pas attendre trop longtemps aux usines, les sites de récolte ont des limites d’accès et les espèces de bois ne se mélangent pas n’importe comment. L’équipe a donc développé une nouvelle représentation, combinant temps et espace.
FOROP-T fonctionne en deux modules. Le premier génère un plan hebdomadaire centralisé, analysant les volumes, les localisations, les camions disponibles, les capacités, les horaires et les besoins des usines pour proposer des circuits en boucle plutôt qu’en aller-retour.
Puis il réagit aux imprévus, sans tout bouleverser.
«On a un module qui prend le plan préétabli et, chaque fois qu’il y a un évènement, comme une route bloquée ou un camion en panne, il cherche une solution de rechange avec le moins de modifications possible», explique François Aubé.
Le second module intègre l’intelligence artificielle avec le développement d’autres programmes mathématiques pour s’adapter aux pratiques propres à chaque entreprise. Il regarde chaque solution proposée par rapport à celle finalement décidée.
«La prochaine solution proposée sera plus proche des attentes de l’opérateur», ajoute le chercheur.
Concrètement, des réseaux neuronaux analysent les choix passés du répartiteur et ajustent les paramètres du moteur d’optimisation pour accélérer les calculs.
L’IA ne remplace pas le jugement humain. Le répartiteur regardera toujours les solutions proposées, prendra la décision finale et verra si cela a du sens.
Des résultats concrets, un potentiel néo-écossais
L’outil a été testé avec deux ans de données réelles fournies par AV Group, une entreprise du Nouveau-Brunswick comptant 900 blocs forestiers, 116 camions répartis chez 30 transporteurs et 49 scieries.
«Nous avons obtenu un potentiel de réduction d’environ 35 % des kilomètres totaux de transport, ce qui est énorme. C’est plus du tiers du nombre de kilomètres», affirme le chercheur.
Concrètement, il s’agit de 1,8 million de litres de diesel potentiellement économisés et 4 800 tonnes de CO₂ pourraient être évitées chaque année pour cette seule entreprise.
À l’échelle canadienne, la projection atteint 377 millions de dollars d’économies annuelles sur le carburant et jusqu’à 521 700 tonnes de CO₂ évitées.
Pour la Nouvelle-Écosse, qui transporte environ deux millions de mètres cubes de bois par an, François Aubé se montre prudent, mais optimiste:
«On estime un potentiel raisonnable où, au lieu des 35 %, on pourrait atteindre 15 %, compte tenu des particularités. Avec une économie de 15 %, on pourrait réduire les coûts de transport d’environ cinq millions de dollars en Nouvelle-Écosse.»
L’outil est sur le point d’être transféré à une entreprise spécialisée en logiciels de planification forestière. L’équipe vise désormais à élargir son champ d’action: anticiper la quantité de bois disponible en forêt, mieux répartir les livraisons entre les usines et optimiser le tri des billes de bois à l’entrée des scieries.
«Le facteur humain est la plus grosse contrainte pour le futur», admet François Aubé. L’implantation se fait donc progressivement, par petites équipes, pour laisser le temps de s’habituer à l’outil.
