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Aux États-Unis, le scénario est connu et redouté depuis les années 1940: des chênes entiers se dessèchent et meurent en une seule saison, victimes d’un champignon microscopique.
Depuis 2023, le flétrissement du chêne a franchi la frontière canadienne avec des détections dans le sud de l’Ontario. Si la maladie s’installait durablement dans l’Est du Canada, les conséquences écologiques et économiques seraient lourdes, soit une perte d’une ressource forestière estimée à plus de 126 millions de dollars et vitale pour les forêts urbaines et naturelles.
Pour empêcher ce désastre, Kishan Sambaraju et son équipe de Ressources naturelles Canada travaillent sur des espèces de coléoptères de la sève devenant des complices involontaires dans la propagation du champignon pathogène.
Leurs travaux, publiés récemment dans la revue The Canadian Entomologist, soulignent l’urgence pour les municipalités de renforcer la surveillance dans les corridors verts urbains afin de détecter la maladie avant qu’elle ne se propage de manière incontrôlable à travers l’Est du Canada.
Kishan Sambaraju, chercheur au Centre de foresterie des Laurentides, installant un piège pour capturer les coléoptères de la sève.
Une maladie aux racines profondes
Le flétrissement du chêne est une maladie vasculaire foudroyante. Causée par le champignon Bretziella fagacearum, elle bloque la circulation de la sève, condamnant l’arbre à une mort rapide.
Les chênes rouges, très présents dans nos forêts canadiennes, y sont extrêmement vulnérables: une fois infectés, leur cime se fane et brunit en quelques semaines. À l’inverse, les chênes blancs opposent une certaine résistance, parvenant parfois à contenir l’infection.
La propagation du champignon repose sur un trio de vecteurs, d’abord, localement, par les racines. Les chênes voisins se greffent naturellement entre eux, permettant au champignon de passer de l’un à l’autre sur une dizaine de mètres.
Ensuite, sur de plus longues distances, par le transport de bois de chauffage infecté, et, enfin — et c’est là qu’intervient l’étude de Kishan Sambaraju et son équipe —, par la voie des airs grâce aux insectes.
Au printemps, des coussinets fongiques, des structures produites par le champignon pour se reproduire, se forment sous l’écorce des chênes morts, dégageant une odeur attirante pour les coléoptères de la sève.
En s’en nourrissant, les insectes se couvrent de spores. S’ils visitent ensuite un chêne sain fraîchement blessé, par une taille d’élagage ou une tempête, ils y déposent le pathogène, initiant un nouveau foyer d’infection.
Au cœur de l’enquête
Pour comprendre où et quand ce scénario risque de se jouer au Québec, l’équipe de Kishan Sambaraju a mené une enquête de terrain en 2021 et 2022. Ils ont capturé au total plus de 65 000 coléoptères à l’aide de pièges spécialisés répartis sur 12 sites, classés en trois catégories: les espaces ouverts (parcs, campus), les forêts en ville et les zones mêlant forêts et agricultures.
Nous ne connaissions pas grand-chose sur l’écologie de ces insectes au Québec. Les données américaines ne sont pas directement transférables à cause de nos différences climatiques.
«Nous ne connaissions pas grand-chose sur l’écologie de ces insectes au Québec, explique Kishan Sambaraju. Les données américaines ne sont pas directement transférables à cause de nos différences climatiques.»
L’équipe de recherche a mis en lumière une préférence des coléoptères pour les forêts urbaines, qui constituent des réservoirs plus importants pour les deux espèces vectrices clés. Les pentes raides, orientées vers le sud et à plus haute altitude, combinées à la présence de bois mort et d’une litière épaisse offrant une protection pour l’hiver, créent les conditions idéales pour ces insectes.
Leur étude a aussi permis de calibrer l’activité des insectes, culminant entre mai et juillet et coïncidant avec l’accumulation de chaleur (degrés-jour). C’est durant cette fenêtre critique que le risque de transmission peut être maximal.
«Il faut absolument éviter d’élaguer les chênes durant cette période, insiste le chercheur. Une blessure fraîche est comme un appel d’air pour ces insectes porteurs de spores.»
Perspectives pour l’Est du Canada
Bien que l’étude se soit concentrée sur la région de Québec, ses conclusions et recommandations s’étendent jusqu’en Nouvelle-Écosse et dans toutes les provinces de l’Atlantique. La dynamique climatique et la présence des mêmes espèces de chênes et de coléoptères laissent présager des comportements similaires.
Kishan Sambaraju confirme d’ailleurs que l’extension de son réseau de surveillance vers l’Est est une priorité.
«Nous souhaitons installer des pièges en Nouvelle-Écosse, possiblement l’année prochaine. L’objectif est de développer une carte complète de l’abondance de ces vecteurs pour tout l’Est du Canada.»
Cette cartographie sera un outil précieux pour les gestionnaires forestiers. Elle ne servira pas à éradiquer les insectes, qui sont indigènes et jouent un rôle écologique, mais à cibler la surveillance.
«Même un petit nombre d’insectes porteurs peut suffire à déclencher une épidémie, si des arbres sont blessés au mauvais moment», précise le chercheur.
