le Mardi 7 février 2023
le Mercredi 25 janvier 2023 11:00 Sciences et environnement

L’enseignement de l’environnement négligé dans les écoles

Les enjeux environnementaux sont encore trop peu enseignés dans les écoles canadiennes.  — PHOTO - Myriams-Fotos (Pixabay)
Les enjeux environnementaux sont encore trop peu enseignés dans les écoles canadiennes.
PHOTO - Myriams-Fotos (Pixabay)
FRANCOPRESSE – Des experts insistent sur l’urgence d’apporter des changements aux systèmes d’éducation. Du changement climatique à la crise de la biodiversité, les enjeux environnementaux occupent une place insuffisante dans les programmes scolaires canadiens. Si la situation diverge selon les provinces, l’éducation à l’environnement est souvent parcellaire et mal pensée.

Un paradoxe frappe les jeunes canadiens : alors quils sont de plus en plus inquiets des changements climatiques, l’éducation à lenvironnement reste négligée dans les écoles partout au pays. 

Yoan Bourgoin est biologiste de formation, et militant environnemental, au Nouveau-Brunswick. 

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«Le temps consacré à lenseignement des questions environnementales est insuffisant, sinquiète Yoan Bourgoin, biologiste de formation. Les curriculums ne permettent pas de comprendre quun ensemble de crises est en train de converger, den saisir la gravité et les conséquences pour nos sociétés.»

Le militant écologiste, situé au Nouveau-Brunswick, estime quun apprentissage «approfondi et régulier» depuis le plus jeune âge est essentiel pour être «armé face à la désinformation ou aux climatosceptiques».

«Les références aux changements climatiques sont encore trop rares et superficielles dans les politiques d’éducation», estime Seth Wynes, doctorant au Département de géographie, de planification et denvironnement de lUniversité Condordia à Montréal et coauteur dune étude comparative pancanadienne en anglais sur les programmes officiels de science au secondaire ainsi que sur les manuels utilisés en cours.

Seth Wynes est doctorant au Département de géographie, de planification et d’environnement de l’Université Concordia. 

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Rien sur les changements climatiques en Alberta 

Les programmes scolaires de la maternelle à la 12e année illustrent bien la difficulté de l’école à enseigner les dérèglements climatiques ou leffondrement de la biodiversité. Les sujets sont abordés de manière très inégale selon les provinces et territoires.

LOntario et la Saskatchewan font figure de bons élèves en matière d’éducation à lenvironnement. Leurs programmes de science, notamment au secondaire, accordent une place conséquente au climat et à l’énergie. 

Outre les connaissances de base comme leffet de serre, les curriculums évoquent le réchauffement climatique, ses liens avec la perte de biodiversité, ses causes anthropiques, ses impacts négatifs sur les êtres vivants et la nature, mais aussi les solutions qui existent. 

L’Ontario ne mentionne plus les changements climatiques dans les cursus de sciences et de technologiques avant la 5e année depuis la refonte du programme-cadre en 2022.

«Les contenus restent assez complets dans ces deux provinces. Les changements climatiques font partie des objectifs dapprentissage», observe Seth Wynes.

À linverse, les programmes scolaires de lAlberta ne parlent pas explicitement de changement climatique. 

«Les jeunes albertains reçoivent très peu d’éducation environnementale, à leur sortie du système scolaire ils nont pas forcément les clés pour comprendre le dérèglement climatique», regrette Marie Tremblay, conseillère principale en éducation au sein de lAlberta Council for Environmental Education.

Michel T. Léger est professeur en éducation à l’Université de Moncton. 

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Informations périmées  

L’éducation à lenvironnement est également réduite à la portion congrue dans les curriculums de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick. Seules des connaissances de base sur le climat sont enseignées. 

«Cest une grosse lacune, aucun résultat dapprentissage, aucun plan de leçon structuré ne traite de ces questions au Nouveau-Brunswick», confirme Michel T. Léger, professeur en éducation à lUniversité de Moncton.

Peu importe la province ou le territoire, au secondaire, l’écologie est étudiée la plupart du temps dans des cours de sciences de lenvironnement optionnels, et non dans le tronc commun obligatoire. 

Les curriculums ne reflètent pas non plus les dernières connaissances scientifiques. «Ils sont vieux, sans données scientifiques probantes locales sur les changements climatiques», affirme Jimmy Therrien, directeur de la programmation du Projet Gaia,  une association d’éducation à lenvironnement du Nouveau-Brunswick.  

Au Manitoba et au Nouveau-Brunswick, les programmes de science du secondaire datent du début des années 2000, en Ontario de 2008. Pire, en Alberta, les curriculums du primaire remontent à 1996.

«Ces documents pédagogiques mettent des décennies à être mis à jour alors que les connaissances ne cessent de progresser et que de nouvelles solutions émergent tout le temps», observe Seth Wynes.

Marie Tremblay est conseillère principale en éducation au sein de l’Alberta Council for Environmental Education. 

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Engagement des enseignants 

En Alberta, les curriculums sont en révision depuis 2013. «Cest devenu une question politique hautement controversée, surtout avec les élections provinciales de ce printemps», commente Marie Tremblay. 

Selon les dernières ébauches consultées par lorganisme, des références au changement climatique ont été ajoutées dans les programmes, mais le phénomène est encore présenté comme une controverse et non un fait faisant lobjet dun consensus scientifique.

«Souvent, les programmes parlent bien de réchauffement climatique et des causes liées aux activités humaines. Mais laccent nest pas mis sur le consensus scientifique entourant la question et les solutions existantes», alerte Seth Wynes. 

Aller au-delà de lenseignement classique suppose donc un investissement personnel des enseignants. «Ceux qui sont sensibles et intéressés par les enjeux environnementaux font le choix pédagogique den parler, de construire leurs cours en fonction», explique Michel T. Léger. 

Les acteurs interrogés notent à cet égard un engouement grandissant de la nouvelle génération. «Mais beaucoup restent mal à laise à lidée den parler en classe, car rien nest explicitement énoncé dans les curriculums», nuance Marie Tremblay. 

«Avec un emploi du temps déjà chargé, les enseignants manquent dheures pour en parler. Certains nen font pas une priorité, car cela ne fait pas partie des objectifs dapprentissage», poursuit Jimmy Therrien. 

Une formation des enseignants insuffisante 

«La plupart des enseignants ne sont pas outillés et doivent se former eux-mêmes. Souvent, ils ne reçoivent presque aucune formation à l’éducation environnementale durant leur cursus universitaire», déplore Michel T. Léger, professeur en éducation à lUniversité de Moncton. 

Giuliano Reis, professeur à la Faculté d’éducation de lUniversité dOttawa, propose quun cours obligatoire soit dispensé dans toutes les facultés d’éducation, afin de construire «une culture commune».

Consciente du besoin daméliorer les cursus, lAssociation canadienne des doyens et doyennes d’éducation (ACDE) a adopté en 2022 un Accord sur l’éducation pour un avenir viable. Cette entente doit notamment orienter les curriculums dans les facultés d’éducation canadiennes. 

«Les enjeux environnementaux et les perspectives autochtones doivent faire partie de nos priorités et devenir des composantes centrales de nos cursus», affirme Lace Marie Brogden, Ph. D., doyenne de la Faculté d’éducation de lUniversité Saint-François-Xavier en Nouvelle-Écosse et présidente désignée de lACDE. 

En Saskatchewan, Leanne Tremblay assure, elle, que de nombreuses formations continues existent. «Mais les enseignants narrivent pas à les suivre par manque de temps, dargent ou de personnel remplaçant qui peut soccuper de leurs classes», explique la responsable des communications de SaskOutdoors, qui offre entre autres des formations professionnelles à l’éducation en plein air. 

Giuliano Reis est professeur à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa.

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Décloisonner les enseignements

Les sciences sont le principal outil de compréhension de l’écologie. Mais les spécialistes sont unanimes, il sagit dun sujet complexe quil faut penser de façon systémique en décloisonnant les disciplines.

«Les questions denvironnement ne devraient pas être réservées aux sciences, elles touchent à nombre de sujets qui peuvent être traités dans la plupart des matières, que ce soit l’économie, lhistoire-géographie, les langues, ou les arts», souligne Giuliano Reis.

Le système d’éducation des treize provinces et territoires font encore limpasse sur ce besoin dinterdisciplinarité. Quelques initiatives existent à limage dun lancé par le ministère de l’Éducation du Manitoba. 

La plateforme propose des ressources pédagogiques aux enseignants désireux d’établir des liens entre le développement durable et lensemble des matières de la 1re à la 12e année. Les contenus offerts sont cependant peu détaillés. 

En attendant que l’école sy mette, tout nest pas perdu : de plus en plus dassociations d’éducation à lenvironnement interviennent dans les établissements scolaires. Cest le cas du Projet Gaia au Nouveau-Brunswick. Lan dernier, lorganisme a mené 280 initiatives dans 164 écoles, donnant ainsi à plus du quart des élèves de la province des outils scientifiques pour mieux comprendre les crises et agir. 

Lace Marie Brogden, Ph. D., est doyenne de la Faculté d’éducation de l’Université Saint-François-Xavier en Nouvelle-Écosse et présidente de l’ACDE. 

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Comment parler d’écologie aux élèves? 

Les crises environnementales actuelles, au premier rang desquels figurent les changements climatiques, sont plus que jamais source dangoisse pour les jeunes.

«Tout lenjeu est de mieux les informer sans les désespérer, de leur donner les clés pour penser le problème sans être submergés par leurs émotions», explique Michel T. Léger, professeur en éducation à lUniversité de Moncton. 

«Il y a déjà des enfants, même jeunes, qui manifestent de l’écoanxiété. On ne peut pas, en tant qu’éducateur, être dans le registre du catastrophisme», renchérit Jimmy Therrien, directeur de la programmation du Projet Gaia au Nouveau-Brunswick. 

Aux yeux des interlocuteurs interrogés, lorsque les élèves sengagent dans des actions concrètes, quils envisagent des solutions pour améliorer lenvironnement, ils peuvent mieux appréhender les enjeux et surmonter une partie de leur anxiété.

«Les jeunes entendent les nouvelles sur l’état du monde à la radio, à la télévision, dans les conversations dadultes. On ne peut pas se permettre de leur cacher la vérité, mais il faut leur parler des solutions pour déjouer le sentiment dimpuissance», analyse Yoan Bourgoin, militant écologiste du Nouveau-Brunswick. 

À cet égard, plusieurs pratiques pédagogiques savèrent fructueuses. Jimmy Therrien évoque notamment les démarches denquête qui font des élèves des chercheurs dinformation. Ils déterminent eux-mêmes les différents acteurs et savoirs en présence. 

Lenseignement en plein air savère également porteur. Excursions en forêt, promenades au bord de leau, séances dobservation des fleurs, des plantes, des oiseaux : voilà autant doccasions pour les élèves de «se reconnecter avec leur environnement et de retrouver une forme d’émerveillement face à la nature», salue Michel T. Léger.

«Pour vouloir protéger la nature, on doit la connaitre», insiste-t-il. 

À lire aussi : La disparition silencieuse de la biodiversité

Leanne Tremblay est responsable des communications de SaskOutdoors.

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