le Mardi 7 février 2023
le Vendredi 20 janvier 2023 7:00 Éditorial

Regarder les fleurs changer de couleurs

  PHOTO - Uriel (Unsplash)
PHOTO - Uriel (Unsplash)
7 000. C’est un estimé du nombre de langues encore parlées dans le monde. J’emploie le mot encore, car on compte 2 900 langues en danger, principalement celles avec moins de 1 000 locuteurs, soit dans les communautés autochtones. Chaque année, 25 langues s’éteignent, une toutes les deux semaines.

Selon l’association The Language Conservancy, 90 % de toutes les langues risquent de battre leur dernier pouls au cours des 100 prochaines années, pour un total d’environ 600. Il s’agit de langues populaires, dont le chinois mandarin, l’espagnol et le français, en croissance à travers l’Afrique. 

Mais quand on parle de préservation de la langue française, il ne faut pas oublier que notre lutte s’inscrit dans un plus grand combat. Tout comme la Terre qui a perdu 69 % de sa faune sauvage depuis les années 70, l’humanité continue de perdre ses « espèces linguistiques ». La population mondiale croît, sans multiplier le nombre de langues. 

J’ai récemment eu une conversation avec un anglophone qui, sans vouloir être méchant, m’a dit qu’il a hâte au jour où l’humanité ne parlera qu’une seule « super langue ». Étant anglophone, je savais qu’il s’imaginait un « super anglais », inspiré de toutes les variations de la langue anglaise, de l’Australie au Royaume-Uni. 

C’est facile pour un anglophone d’envisager, avec admiration, un monde où tout le toutes et tous parle comme lui. Quand notre langue maternelle est minoritaire, on n’a pas le privilège de gamberger sur de telles choses. Je pense que les anglophones ignorent parfois que leur langue n’est pas juste un outil de communication, mais également un point de vue et une culture avec des codes, des expressions, des identités…

Dans un vidéo réalisé par Charles Currie, l’artiste acadien originaire de Clare, François Gaudet, parle de l’entre-deux dans lequel son peuple habite. Entre Yarmouth et Digby, deux communautés anglophones. Placé à cet endroit pour faciliter le processus d’assimilation. Il en parle paisiblement, même si ce n’est pas quelque chose de rose. 

L’assimilation m’a toujours été vendue, surtout à l’école, comme étant quelque chose d’insidieux, de tragique, de honteux. Ne pas parler comme un Québécois ou un Français, c’est parler mal. Oui, on est en milieu anglo dominant, constamment bombardé de contenu en anglais, mais faisons comme si de rien n’était. Faisons comme si on était au Québec, mais dans une bulle. Une bulle québécoise, mais en Ontario. Inutile de vous dire que cette expérience a été un échec pour une grande partie des jeunes que j’ai côtoyés. 

Je suis en Nouvelle-Écosse maintenant depuis plus de cinq mois. Je vois les différences et les similarités entre mon milieu d’enfance et mon nouveau coin de pays. Sur le plan culturel, c’est un autre monde. Sur le plan socio linguistique, c’est du pareil au même. 

Mais il m’a étonné de découvrir, à des milliers de kilomètres de chez moi, une nouvelle manière d’observer le phénomène de l’assimilation. En contemplant le revers de la médaille, j’apprends à accepter que l’assimilation n’est pas le cauchemar qu’on m’a raconté. C’est plutôt un processus humain, naturel et inévitable. C’est même, à mon avis, un phénomène mal interprété. 

D’après Larousse, la langue est un « système de signes vocaux, éventuellement graphiques, propre à une communauté d’individus, qui l’utilisent pour s’exprimer et communiquer entre eux » ou, encore mieux, une « manière de parler, de s’exprimer, considérée du point de vue des moyens d’expression à la disposition des locuteurs ». En lisant ces définitions, le premier mot qui me vient en tête n’est pas la langue, mais bien le parler, car au sein du groupe de personnes qui parlent le « français », il n’y a pas une seule langue. 

Donc, de retour au sujet principal de cet éditorial : la disparition de la langue. Est-ce que notre langue va disparaître ? Peut-être, si on suppose qu’une langue peut se fixer, ce que je ne crois pas être vrai. Comme on m’a déjà dit, la langue est un être vivant. Elle pousse, fleurit, change de couleurs, de directions et, dans certains cas, flétrit et meurt.

Je pense qu’on va toujours parler la langue qu’on absorbe le mieux et la langue qui rejoint plus facilement notre cœur. Certains vont bien le vivre, d’autres un peu moins. Mais une chose est certaine : on parlera toujours comme bon nous semble. 

Cet éditorial n’est pas un éloge de l’assimilation. C’est juste que j’ai fait la paix avec ma réalité. Ce n’est plus un cauchemar. C’est ma vie, et je n’ai plus peur de regarder les fleurs dans mon jardin changer de couleurs. 

Jean-Philippe Giroux 

Rédacteur en chef