le Samedi 3 Décembre 2022
le Vendredi 25 novembre 2022 8:00 Éditorial

Accepter la langue des autres, c’est un geste d’amour

  PHOTO - Jason Dent (Unsplash)
PHOTO - Jason Dent (Unsplash)
Sécurité linguistique. Insécurité linguistique. Sécurité linguistique. Difficile de parler d’un sans parler de l’autre, et on va se le dire, ce n’est pas toujours facile d’en parler. L’idée de créer une édition spéciale sur la sécurité linguistique est née justement d’un échange entre employés il y a quelques mois. Assise à une table de restaurant, ma collègue de travail a eu la confiance de me dire ce qu’elle avait sur le cœur : l’insécurité linguistique est un problème qui la touche depuis longtemps.

Son témoignage m’a beaucoup ému et, d’une certaine manière, m’a un peu brisé le cœur, car je sais qu’elle n’est pas la seule à vivre ce malaise. En terminant notre conversation, je me suis demandé ce qui pourrait être fait pour améliorer la situation. C’est pour cette raison qu’on consacre le journal de cette semaine aux gens qui militent pour un monde plus accueillant de la diversité linguistique. C’est aussi un moment de se poser la question : quelle est la sécurité linguistique ? 

« Quand j’y pense, je me rends compte que la sécurité linguistique, c’est une nouvelle expression pour moi depuis assez récemment, avoue Melissa Comeau. La majorité de ma vie, je ne me suis généralement pas sentie en sécurité à moins de parler avec quelqu’un dans mon dialecte de chez nous. Je n’avais pas réalisé à quel point je me sentais mal à l’aise et à quel point je fournissais des efforts pour un échange en français, bien que j’aie grandi dans une communauté entièrement francophone, que je sois allé à l’école en français et que je parle aux membres de ma famille en français. » 

Elle raconte avoir fait face à l’insécurité linguistique pour la première fois lors de ses premiers voyages dans d’autres provinces, où elle a été accusée d’être anglophone et de ne pas avoir un « vrai » dialecte français. Il y a eu de nombreuses situations où on lui a répondu en anglais alors qu’elle s’adressait en français. « Ces réponses assez globales à l’égard de mon parler m’ont inculqué l’idée que je devais faire des efforts dans tous les cas où je parlais mon français aux autres », révèle Melissa. 

Ça a continué lors de ses études postsecondaires à l’Université de Moncton où elle s’est trouvé un emploi au café du campus. « J’ai été initié à de nombreux dialectes, mais lorsque j’utilisais le mien, j’ai été confronté à la confusion et aux questions, dit-elle. J’avais l’impression que le mien était le seul français qui n’était pas compris par la masse, alors j’ai fait de mon mieux pour m’acclimater et cacher les parties de mon accent qui semblaient déconcerter les gens. Je me suis efforcé de me faire comprendre pour qu’on ne m’interroge pas sur mon authenticité et mes origines, des choses précieuses à mon identité. » 

Je lui ai demandé de s’imaginer une réalité sans insécurité linguistique et de me la décrire. « Dans un autre monde, les langues françaises seraient célébrées pour leur caractère unique et si des malentendus survenaient, une approche plus respectueuse pour trouver un terrain d’entente serait idéale, répond Melissa. Quelqu’un m’a dit récemment qu’une conversation devait faire l’objet d’un effort égal de la part des deux participants. Cela m’a fait réfléchir pendant longtemps, car j’ai souvent l’impression de faire tout mon possible pour être compris lorsque je parle français, sans que cet effort soit réciproque. » 

Pour cette artiste acadienne, l’écriture en français est un exutoire pour célébrer sa langue. Son art lui permet de valoriser son accent, ses mots « slang » et ses expressions « chunous ». « Je pense que d’autres artistes qui représentent leur culture permettent au reste d’entre nous de devenir des pionniers de la représentation, affirme-t-elle. 

Elle est d’avis qu’il est important de parler de la sécurité linguistique pour faire place à la fierté et la représentation. « Quand je vois un artiste acadien parler notre français sans hésitation sur scène ou quand un poète acadien publie un texte avec des expressions que j’ai utilisées toute ma vie, je commence à voir un monde où je n’ai pas à travailler si fort pour être entendu tel que je suis », exprime Melissa. 

C’est à travers cette représentation qu’elle se sent vue, comprise et appréciée pour elle. Elle nous rappelle l’importance de la visibilité pour construire une identité positive, mais aussi pour sensibiliser à la diversité linguistique et à la pluralité des accents. 

En pensant au monde imaginaire à Melissa, où l’insécurité linguistique n’existe pas, je me suis dit qu’il ne serait pas si difficile de le créer, avec un peu d’ouverture d’esprit. La langue française est maintenant parlée par 321 millions de locuteurs à travers 112 pays et territoires et ce nombre pourrait doubler, selon certaines estimations. Bref, inutile de dire qu’on est trop nombreux pour tous parler le français de la même manière. 

Il s’agit simplement de changer de perspective, d’accepter cette diversité et de se poser la question : quelle est la langue et doit-elle vraiment changer ?

Nous avons tous une responsabilité les uns vis-à-vis des autres concernant l’insécurité linguistique. En 2023, Le Courrier va se pencher sur la question avec les communautés francophones et acadienne pour trouver la meilleure façon de représenter la diversité linguistique dans ses colonnes, et ce, grâce à une subvention obtenue de Patrimoine canadien. Restez à l’affût ! 

Jean-Philippe Giroux 

Rédacteur en chef