le Samedi 13 août 2022
le Mercredi 13 juillet 2022 13:00 Au rythme de notre monde

« Les travailleurs étrangers temporaires du Canada atlantique et du Conseil de coopération des États arabes du Golfe »

Des ouvriers étrangers à Doha, capitale du Qatar, où se déroulera en novembre et décembre la Coupe du monde de la FIFA — PHOTO - Alex Sergeev
Des ouvriers étrangers à Doha, capitale du Qatar, où se déroulera en novembre et décembre la Coupe du monde de la FIFA
PHOTO - Alex Sergeev
Le samedi matin, on retrouve de plus en plus, dans nos gymnases et sur nos terrains extérieurs, des groupes qui jouent au soccer.

« ¡Pasar el balón! » « Ipasa ang bola! » « Pass the ball! » « Passez le ballon ! »

Les travailleurs étrangers temporaires (TÉT) font maintenant partie du paysage démographique de nos régions. En 2016, la population totale du Canada atlantique était de 2 290 985 personnes et, sur ce, 19 370 étaient des résidents non permanents. Selon Statistique Canada, cette catégorie « comprend les personnes originaires d’un autre pays qui sont titulaires d’un permis de travail ou d’un permis d’études ou qui revendiquent le statut de réfugié, ainsi que les membres de leur famille partageant le même permis et vivant avec elles au Canada ». La proportion d’immigrants et de non-résidents se situe à 4,8 % et 0,8 %, respectivement, par rapport à la population totale. 

Or, les étrangères et étrangers sont de plus en plus recherchés pour répondre aux besoins de main-d’œuvre et aux difficultés sociodémographiques de ces provinces.

Au Canada, le Programme des travailleurs étrangers temporaires existe depuis 1973. Son objectif initial était de permettre aux employeurs d’embaucher des étrangères et étrangers pour répondre aux lacunes de la main-d’œuvre sur une base temporaire. Le programme a évidemment évolué en fonction des réalités du marché canadien et des nouvelles demandes. Néanmoins, selon un rapport de la Chambre des communes du Canada en 2016, les employeurs ainsi que les travailleurs étrangers soulignent des inquiétudes liées à divers aspects du programme.

Ce phénomène n’est pas unique au Canada, bien sûr. Dans la région du Conseil de coopération du Golfe (CCG), les ressortissants étrangers sont également indispensables au fonctionnement de l’économie. Le CCG est une organisation régionale regroupant six monarchies arabes et musulmanes, soit l’Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar. En 2020 les non-nationaux comptaient pour 52 % de la population totale.

En novembre et décembre prochains, le Qatar accueillera la Coupe du monde de la FIFA 2022. Ce qu’on ne réalise peut-être pas, c’est que le stade ainsi que toute l’infrastructure nécessaire à ce genre d’événement mondial requièrent de la main-d’œuvre – beaucoup de main-d’œuvre ! Les travailleurs étrangers temporaires y sont pour beaucoup.

Les pays du CCG emploient ce qu’on appelle le système Kafala. Il s’agit d’un cadre juridique qui définit la relation entre les employeurs et les travailleurs étrangers. Comme le programme des travailleurs étrangers temporaires au Canada, celui-ci a été mis en place pour accompagner le développement économique et l’appui à la main-d’œuvre disponible. Toutefois, le Kafala suscite la controverse, car il y a un manque de reconnaissance des droits et conditions de travail équitables. Ce problème sort au grand jour à l’approche de la coupe mondiale de la FIFA.

Au Canada atlantique, depuis le début des années 2000, la demande pour les TÉT a dépassé le secteur de l’agriculture pour investir fortement dans l’industrie des fruits de mer. Au Nouveau-Brunswick, il n’y avait, en 2008, que 9 % des travailleurs étrangers temporaires qui travaillaient dans le secteur des fruits de mer. Quatre ans plus tard, ce pourcentage atteignait 48 % – une montée aussi fulgurante que durable, semble-t-il.

Malgré leurs contextes différents, le système Kafala du CCG et le programme des travailleurs étrangers temporaires au Canada ont certaines ressemblances liées aux cas d’exploitation de la main-d’œuvre et aux injustices qui lui sont associées. Selon l’organisme Amnistie internationale, le système Kafala instaure un déséquilibre de pouvoir entre l’employé et l’employeur. Son système de parrainage fait en sorte que les employés sont légalement restreints dans leur capacité de changer d’emploi, de quitter le pays et plus encore, sans l’approbation de leur employeur.

Au Canada également, le TÉT se voit accorder un permis temporaire auprès d’une seule entreprise. S’il veut changer d’emploi, le prochain employeur doit se livrer à toutes sortes de démarches pour lui offrir un contrat. Par ailleurs, des pratiques douteuses caractérisent le recrutement des travailleurs, de sorte que ces derniers doivent parfois débourser des sommes allant jusqu’à 5 000 $ à des courtiers pour venir travailler au Canada. À noter que dans certaines provinces, cela est illégal.

Les employeurs exercent aussi un pouvoir en ce qui concerne le statut des TÉT souhaitant s’installer au pays pour de bon. Au Canada, la voie vers la résidence permanente pour ces individus passe justement par la nomination par l’employeur. L’adoption de l’autonomination figure parmi les 11 recommandations de l’organisme Temporary Foreign Workers Maritimes, qui préconise d’ailleurs l’abolition de la pratique d’accorder des permis spécifiques à l’employeur, en faveur de l’octroi de permis de travail ouverts.

En dépit de ces enjeux à régler, la présence de ces personnes vient enrichir nos communautés. Nous pouvons nous inspirer des programmes d’établissement, d’accueil et d’intégration qui sont implantés un peu partout au Canada.

Le rapprochement avec la communauté joue un rôle clé dans l’intégration des TÉT, par exemple à travers l’immersion linguistique, en facilitant l’apprentissage de l’anglais ou du français. En retour, les bienfaits de l’intégration sociale peuvent améliorer les relations de travail.

Ces défis ont été étudiés par Melissa Marschke, Courtney Kehoe, Peter Vandergeest, auteurs de l’article « Migrant worker experiences in Atlantic Canadian fish processing plants » (2018). Même si deux groupes d’origines différentes, à savoir des Philippines et de la Thaïlande, ont eu des expériences positives, les travailleurs des Philippines, jouissant d’une meilleure maîtrise de l’anglais, ont eu plus de succès à négocier leurs conditions ainsi qu’à assurer leur intégration dans la communauté. Leurs collègues thaïlandais se sont appuyés uniquement sur leurs concitoyens pour l’interprétation linguistique, notamment lors de la formation de santé et sécurité au travail. De plus, la barrière linguistique rendrait l’intégration dans la communauté encore plus difficile.

Il est à souligner que ni le Canada ni les États du CCG n’ont signé la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, proposée en 1990 et entrée en vigueur en 2003. Cependant, des organismes comme Amnistie internationale peuvent éclairer certains enjeux que nos lois et programmes provinciaux, nationaux et même internationaux peinent à reconnaître et à résoudre.

En tant que population acadienne de la Nouvelle-Écosse, il est important pour nous d’être sensible aux réalités autour des droits et conditions de travail de nos nouveaux voisins et voisines. Je crois que la conscientisation individuelle de la communauté d’accueil peut également aider à être à l’affût de ce qui se passe dans notre monde et dans nos communautés. À n’en pas douter, nous pouvons participer au processus d’intégration en étant des amis et des mentors : par exemple, en jouant au soccer ensemble !

La prochaine fois que vous passerez devant un terrain de sport, n’hésitez pas à vous mettre de la partie afin de tisser vos propres liens d’amitié et de fraternité avec vos voisins et voisines.