le Dimanche 3 juillet 2022
le Mardi 21 juin 2022 10:00 | mis à jour le 24 juin 2022 17:04 Communautaire

D’un village oublié à l’église-souvenir

Susan Surette-Draper — PHOTO - Susan Surette-Draper
Susan Surette-Draper
PHOTO - Susan Surette-Draper
GRAND-PRÉ - Comment expliquer la notoriété de Grand-Pré? Vidé de sa population en 1755, Grand-Pré a disparu comme maints autres villages de l’ancienne Acadie. Les Acadiens ont été déportés de plusieurs endroits en Nouvelle-Écosse, y compris Annapolis Royal, Windsor et Halifax, mais Grand-Pré est devenu le symbole international de la Déportation. Comment expliquer la notoriété de Grand-Pré?

Un soldat, un historien et un poète

Par une ironie du sort, nous devons remercier le lieutenant-colonel John Winslow, officier du Massachusetts en charge des opérations à Grand-Pré en 1755, d’avoir tenu un journal. Non seulement il décrit ses ordres et les activités de ses soldats, mais il donne une liste de toutes les familles acadiennes qui habitaient la région de Grand-Pré. Il n’existe aucun document de ce genre pour les autres lieux de déportation. 

Nous devons ensuite rendre hommage à Thomas Chandler Haliburton, écrivain et membre de l’Assemblée législative de la Nouvelle-Écosse, qui a fait connaître le journal de Winslow. Dans son History of Nova Scotia, publié en 1827, Haliburton consacre un chapitre à « l’Expulsion » des Acadiens en s’appuyant sur le journal de Winslow. 

Mais il faut surtout rendre hommage au poète américain Henry Wadsworth Longfellow dont le poème Evangeline: A Tale of Acadie, publié en 1847, a donné à Grand-Pré une reconnaissance internationale. Nous ne savons pas si Longfellow a consulté le journal de Winslow, mais nous savons qu’il a emprunté le livre de Haliburton de la bibliothèque de l’Université Harvard en mars 1841. Ce n’est donc pas par hasard que son récit consacré à la déportation des Acadiens s’ouvre dans le village de Grand-Pré.

Évangéline

Il n’y a aucun doute qu’Évangéline, l’héroïne inventée par Longfellow, a contribué à la célébrité de Grand-Pré. Symbole de courage et de fierté, elle est devenue un point de ralliement pour les Acadiens de partout. Sa popularité extraordinaire coïncide avec la prise de conscience grandissante du peuple acadien. À partir des années 1880, la Société nationale l’Assomption (SNA) organise des conventions ou congrès qui réunissent des milliers d’Acadiens qui se déplacent facilement grâce à l’avènement des trains. 

John Frederic Herbin achète le cœur du village

Bien que diverses personnalités et associations aient contribué à remettre Grand-Pré dans la conscience collective, c’est John Frederic Herbin (1860-1923) qui a pris l’initiative de préserver les terres où se trouvait autrefois le cœur du village. Sans ses gestes concrets, le lieu historique national de Grand-Pré n’existerait pas aujourd’hui. Sa mère, Marguerite Robichaud, était originaire de Meteghan et son père, Jean Herbin, était un huguenot français. En 1885, Herbin quitte sa ville natale de Windsor pour déménager à Wolfville où il fonde la compagnie Herbin Jewellers qui existe toujours. 

Influencé par Longfellow et convaincu que les ancêtres de sa mère étaient victimes d’injustices profondes, Herbin commence à faire des recherches sur l’histoire des Acadiens dans la région de Grand-Pré. En 1907, il achète un terrain de 14 acres (5,6 hectares) à Grand-Pré pour la somme de 2 000 $ et propose divers projets pour honorer les Acadiens, y compris la reconstruction de l’ancienne église Saint-Charles-des-Mines. 

Herbin vend le terrain à la Dominion Atlantic Railway

Au cours des années, Herbin cherche du soutien pour entretenir le terrain. En 1909, il érige une grande croix de pierre pour marquer l’emplacement de l’ancien cimetière. En partie à cause de la conjoncture économique de la Première Guerre mondiale (1914-1918), il ne réussit pas à obtenir de soutien financier de la part des Acadiens ou d’autres personnes. Par conséquent, il est obligé de vendre le terrain à la Dominion Atlantic Railway (DAR) en mars 1917 pour la somme de 1 650 $. Dans le contrat de vente, Herbin stipule qu’une partie du terrain doit être cédée aux Acadiens pour y construire un monument commémoratif. 

La Société nationale l’Assomption et la Société mutuelle l’Assomption 

À l’époque, deux associations acadiennes servaient de porte-paroles du peuple acadien : la Société nationale l’Assomption (SNA), organisatrice des conventions nationales, et la Société mutuelle l’Assomption (SMA), organisme d’entraide ayant une succursale dans toutes les paroisses acadiennes des Maritimes. Les dirigeants des deux sociétés collaborent étroitement, mais pour des raisons financières, seule la SMA participe aux négociations avec la DAR.

La DAR cède une partie du terrain aux Acadiens

Lorsque la DAR achète le terrain, il n’y a qu’une petite gare, des saules français, quelques ruines, un vieux puits et la croix de pierre érigée par Herbin. Les négociations entre la DAR et la SMA traînent pendant deux ans. Le 28 mai 1919, la DAR accepte enfin de céder pour la somme d’un dollar une petite parcelle (moins d’un acre) à la SMA qui l’administrera au nom de la SNA et du peuple acadien. D’après le contrat, les Acadiens doivent installer une clôture autour du terrain et construire une église commémorative. La DAR dicte les dimensions maximales et l’emplacement précis de l’église qui doit être construite dans un délai de cinq ans au coût minimal de 10 000 $. 

Embellissement du terrain et la statue d’Évangéline

Préoccupée surtout par le désir d’attirer les touristes qui voyagent dans ses trains, la DAR passe rapidement aux démarches visant l’embellissement du « parc ». Au cours des années, les dessins de l’architecte paysagiste, Percy Nobbs, inspireront l’aménagement des parterres de fleurs et les plantations d’arbres, y compris des saules pleureurs et une allée de peupliers. Une statue d’Évangéline est commandée par le Canadian Pacific Railway (propriétaire de la DAR) auprès d’Henri Hébert.

La DAR et la Société mutuelle l’Assomption avaient convenu que le dévoilement de la statue d’Évangéline se ferait le 15 août 1920 pendant la huitième convention nationale acadienne qui devait avoir lieu à Grand-Pré. Cependant, la convention a été reportée à 1921 en raison de la maladie de Pascal Poirier, président de la SNA. Cherchant à stimuler le tourisme le plus vite possible, la compagnie du chemin de fer a préféré profiter de la publicité qu’offrait la présence fortuite de quelques centaines de journalistes provenant de tous les pays de l’Empire britannique. Le dévoilement a donc eu lieu le 29 juillet 1920 sans aucun représentant du peuple acadien et sans un mot de français. Il va sans dire que ce manque de respect a occasionné de vives réactions de la part des Acadiens.

Le Congrès du souvenir en 1921

Après avoir annoncé dans les journaux pendant presque un an que le « Congrès du souvenir » aurait lieu à Grand-Pré le 17 et le 18 août 1921, le comité organisateur a décidé qu’il serait difficile de célébrer une messe pontificale à Grand-Pré et encore plus difficile d’y loger et nourrir tous les délégués. Les assises du congrès auraient donc lieu au Collège Sainte-Anne à Pointe-de-l’Église et seraient suivies d’un pèlerinage à Grand-Pré. Pendant les mois qui ont précédé le congrès, le comité organisateur de la SNA a encouragé les succursales de la SMA et les paroisses à choisir leurs délégués.

Le pèlerinage à Grand-Pré

Après une journée et demie d’activités au Collège Sainte-Anne, les délégués quittent Pointe-de-l’Église vers 13 heures à bord du train spécial. Ce dernier arrive à Grand-Pré à 18 h 40. Malgré la pluie et le vent, les délégués veulent descendre du train pour renouer avec l’histoire de leurs ancêtres. D’après les descriptions dans les journaux, plusieurs délégués se sont agenouillés devant la statue d’Évangéline, d’autres ont cueilli des brins d’herbe et des feuilles de saule pour garder comme souvenirs de leur pèlerinage. La foule se dirige vers la petite estrade installée à l’endroit où l’église-souvenir allait être construite. En plus des Acadiens qui sont descendus du train, il y avait aussi John Frederic Herbin et quelques habitants anglophones de Grand-Pré.

L’honorable David Landry, vice-président de la SNA, lit le message émouvant de Pascal Poirier qui commence avec les paroles suivantes : « Au nom de la Société Nationale l’Assomption, au nom du peuple acadien, nous venons prendre aujourd’hui possession du terrain où s’élevait jadis l’église de Grand-Pré…».  Puis Landry remercie en anglais la compagnie Dominion Atlantic d’avoir donné au peuple acadien le terrain de l’ancienne église de Grand-Pré. Par la même occasion, il prend soin d’assurer la population de langue anglaise de la Nouvelle-Écosse que « les Acadiens ne reviennent pas à Grand-Pré avec un sentiment de haine et de vengeance. Ils viennent bien paisiblement rendre hommage à leurs ancêtres  ».  

Monsieur George E. Graham, gérant général de la compagnie du chemin de fer Dominion Atlantic, s’adresse en anglais à la foule. L’honorable Pierre Jean Véniot, ministre des Travaux publics dans le gouvernement du Nouveau-Brunswick (et futur premier ministre de la province) propose qu’on 

commence immédiatement une souscription pour fournir les fonds nécessaires à la construction de l’église.

La campagne de financement

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, à une époque où la majorité des familles acadiennes étaient très pauvres, trouver 10 000$ en quelques mois constituait un défi de taille. Puisque la construction de l’église-souvenir était vue comme un devoir patriotique de tout le peuple acadien, il fallait faire appel aux Acadiens de partout, quel que soit leur âge. Le comité de l’église-souvenir était présidé par le père André D. Cormier, une personnalité forte qui savait exploiter l’autorité du clergé dans les paroisses et au sein des organisations. Il s’est servi de toutes sortes de moyens pour solliciter de l’argent non seulement des Acadiens, mais aussi des amis des Acadiens dont les témoignages étaient publiés à la première page des journaux. 

En septembre 1921, le père Cormier publie un article passionné intitulé Un cri de ralliement dans lequel il souligne l’importance et le symbolisme du projet de l’église de Grand-Pré. « Notre plan est d’atteindre tous les hommes, femmes et enfants qui composent ce tout qui est le peuple acadien, en enregistrant sur nos listes leurs noms avec leurs contributions, [quelques] minimes soient-elles… Ces noms seront ensuite fidèlement inscrits sur les murs intérieurs de l’église-souvenir à la Grand-Pré ou recueillis dans des registres qui y seront religieusement conservés. » 

Le registre des familles donatrices

En fait, les noms des familles donatrices n’ont jamais été inscrits sur les murs de l’église, mais ils figurent dans un des registres ayant survécu. Longtemps oublié dans le sous-sol de l’église-souvenir, le registre de la Nouvelle-Écosse a été retrouvé en 2018 grâce aux efforts des Amis de Grand-Pré. Ce registre de 196 pages recense les dons provenant des paroisses acadiennes des deux diocèses catholiques de la Nouvelle-Écosse. Le montant total des contributions indiquées dans ce registre est de 1 293,15 $ (équivalent à 19 713,35 $ aujourd’hui), une somme impressionnante surtout quand on pense que la somme de 50 ¢ était un gros sacrifice pour beaucoup de familles à l’époque. 

Le registre original a été photographié et numérisé par Parcs Canada. À l’occasion du centenaire de l’église-souvenir, une version numérisée sera en montre à l’église-souvenir.

 La construction de l’église-souvenir       

Le 16 mai 1922, Tilmon-D. LeBlanc, propriétaire de Moncton Builders, commence les travaux de construction de l’église. L’extérieur de l’église devait être terminé à la mi-août, avant la bénédiction de la pierre angulaire. D’après une facture de Moncton Builders pour le montant de 16 863,90 $, dont 7 468,60 $ pour les salaires, la plupart des fournisseurs et ouvriers étaient des Acadiens originaires du Nouveau-Brunswick. Le revêtement extérieur de l’église est fait de pierres des champs des alentours. L’extérieur était terminé en 1923 et l’intérieur en 1929. En fin de compte, l’église a coûté plus cher que prévu. La SNA a dû emprunter de l’argent de la DAR et les campagnes de financement pour l’entretien et les réparations se sont poursuivies dans les années 1930. 

La bénédiction de la pierre angulaire de l’église-souvenir en 1922

Le 16 août 1922, un train spécial amène plus de 2 000 Acadiens à Grand-Pré pour la cérémonie grandiose de la bénédiction de la pierre angulaire de l’église-souvenir. Une messe pontificale est célébrée par Mgr Édouard-Alfred LeBlanc, premier évêque acadien, devant l’église dont le clocher est encore entouré d’un échafaudage. Le père Thomas Albert, orateur célèbre du Madawaska, prononce le sermon de circonstance. Il compare les malheurs des Acadiens à ceux des Hébreux et souligne le retour des Acadiens à leur terre promise. Le père Cormier prend la parole pour remercier les gens qui ont contribué à la collecte de fonds en leur rappelant qu’une « nation qui se souvient de son passé, qui écrit son histoire en caractères indélébiles en élevant des monuments glorieux comme celui-ci, ne meurt pas ». 

L’après-midi était ponctué de beaucoup de discours patriotiques, dont plusieurs soulignent la loyauté des Acadiens à la couronne britannique et leur volonté de vivre en paix avec les Anglais  – prises de position critiquées sévèrement par la suite dans les journaux acadiens. Quels que soient les sentiments de part et d’autre, le drapeau acadien et le drapeau britannique flottaient paisiblement au-dessus de cette cérémonie mémorable à Grand-Pré.

Conclusion

L’église-souvenir n’a jamais servi de lieu de culte et elle n’est pas une reconstruction de l’ancienne église Saint-Charles-des-Mines où 418 hommes et garçons ont été emprisonnés, le 5 septembre 1755. Elle est un monument commémoratif construit et financé par le peuple acadien, un monument commémoratif qui rappelle que l’église constituait le cœur de l’ancien village de Grand-Pré, fondé en 1682.

L’église-souvenir est un édifice fédéral du patrimoine classé. 

Pour une description architecturale de l’édifice, voir : https://www.pc.gc.ca/apps/dfhd/page_fhbro_fra.aspx?id=5496