le Dimanche 3 juillet 2022
le Jeudi 16 juin 2022 9:00 Chroniques

Transformer sa langue et ses habitudes

  PHOTO - Mark Male
PHOTO - Mark Male
FRANCOPRESSE – Depuis quelques années, des personnes non binaires ou non conformes au genre ont proposé plusieurs manières de transformer la langue française. Rédaction non genrée ou nouvelles grammaires, il s’agit de se donner les moyens de respecter l’identité et l’appartenance de chacun·e. Ces propositions s’appuient sur un principe bien simple : celui de reconnaitre les gens pour qui ils, elles et iels sont.

Puisque la langue française est genrée, de telles propositions vont loin. Elles s’opposent à l’idée que le masculin est universel et à la règle selon laquelle il devrait l’emporter sur le féminin. Inventée et imposée pour des raisons politiques, cette règle pourrait bien être abandonnée.

Ces propositions vont également contre la logique de la différence entre le masculin et le féminin qui existe dans les accords et la prononciation.

Ces propositions pour une langue non binaire sont aussi liées à la demande très simple énoncée par les personnes trans qui désirent se faire appeler par leurs pronoms.

Pour respecter les pronoms indiqués par une personne, même s’il s’agit de néologismes, nous mettons en suspens des habitudes et des indices qui servent d’ordinaire à définir le genre. Il s’agit peut-être de transformer notre manière de percevoir les autres… ou encore de cesser de ramener nos interactions au genre de l’autre personne.

À terme, un tel changement d’attitude pourrait contribuer à l’égalité des genres. Il bénéficierait également à beaucoup de personnes qui sont mégenrées, tout en étant cisgenres.

À lire aussi : Une langue sous surveillance

Changer son usage de la langue

La présente chronique applique plusieurs des stratégies proposées pour l’écriture inclusive. Des doublets abrégés avec le point médian permettent d’inclure tant les femmes que les personnes non binaires, donc tous·tes celleux qui sont oublié·es par la dominance du masculin. 

La rédaction épicène permet d’inclure plus de gens (accordé au masculin) ou de personnes (accordé au féminin). Par comparaison, la formulation neutre peut sembler plus simple, mais peut donner l’impression qu’on refuse d’utiliser les pronoms ou de respecter le genre d’une personne.

Ces propositions sont par ailleurs déjà entrées dans l’usage depuis quelques années, malgré une certaine résistance. En effet, l’Office de la langue française du Québec et le guide de l’INRS, qui présentent diverses stratégies d’écriture inclusive, ne recommandent pas l’utilisation de néologismes tels que les pronoms iel et iels ou le mot frœur (qui remplace frère ou sœur). La raison donnée est qu’en 2018 et en 2020 (les dates de rédaction des documents), l’usage était limité «aux communautés de la diversité de genre». Cette même position est maintenue aujourd’hui.

Or, en quatre ans, l’usage a déjà évolué. D’abord, n’oublions pas que les familles et ami·es des personnes non binaires, qu’elles appartiennent ou non à ces communautés, utilisent ces nouveaux pronoms. Et ensuite, les pronoms iel et iels sont parfois employés pour remplacer le il ou ils génériques et désigner des groupes plutôt que des personnes spécifiques.

D’autres sonorités dans la langue

Au fil de plusieurs propositions, et surtout de l’usage, un modèle qui suit la logique de la combinaison des mots féminins et masculins (iel, cellui, iels, celleux) est devenu suffisamment populaire pour permettre une certaine régularité. D’autres propositions ont aussi été faites pour remplacer l’idée d’une neutralité dans le genre. 

Florence Ashley, juriste transféminine et spécialiste en bioéthique, a ainsi appuyé l’idée qu’il existe d’autres genres que le masculin et le féminin, et qu’un français pour les personnes non binaires ne devrait pas se contenter d’amalgamer les deux genres présents dans la langue.

Il ne faut pas oublier non plus que chaque personne aura ses préférences : elle peut tout aussi bien utiliser le pronom iel et seulement des accords au masculin ou faire varier les accords du féminin au masculin.

Il est évidemment déstabilisant de changer sa façon d’utiliser la langue. Mais la perte de l’équilibre binaire peut aussi ouvrir les yeux des personnes cisgenres sur l’expérience des personnes non binaires qui n’ont pas de place dans la langue.

Les personnes cisgenres (dont je fais partie) doivent par ailleurs se rappeler qu’il y a différentes raisons pour lesquelles des personnes non binaires demandent que leurs pronoms soient utilisés.

Il faut avant tout se rappeler que les personnes non binaires accommodent sans cesse les gens qui les entourent, même si elles souffrent de la non-reconnaissance de leur identité et de la violence des normes sociales du genre qui dépassent de loin les limites de la langue.

Aller au-delà des pronoms

Transformer sa langue et ses habitudes, c’est répondre à des principes sans lesquels la coexistence est difficile : l’écoute, le respect de l’autodétermination, le consentement, le respect de la diversité, ainsi que la valorisation de l’expertise d’autrui.

C’est aussi répondre à une reconfiguration sociale du genre déjà bien amorcée, comme le montrent bon nombre d’études. Les changements dans la manière de parler du genre font donc suite à une affirmation de plus en plus publique d’une réalité qui a toujours existé.

Mais il ne faut pas croire que tout changera ou que tout dépend de la langue. Respecter les pronoms des personnes trans et des personnes non binaires ne règlera pas les inégalités et injustices plus larges qui créent pour elles une situation tout à fait différente de leur réalité.

Ces injustices sont d’ailleurs démultipliées dans le cas de plusieurs personnes non binaires autochtones ou bispirituelles francophones vivant en milieu minoritaire.

Les courants sociaux et politiques actuels font que la non-binarité et la transitude (pour reprendre un néologisme créé par le chercheur Alexandre Baril de l’Université d’Ottawa) sont toujours stigmatisées.

Le projet de loi 2 au Québec, qui propose de remettre un «marqueur d’identité de genre» sur les certificats de naissance, est un bon exemple d’un tel courant. C’est sans compter les questions liées à la pauvreté et à l’exclusion, à la santé, à la santé mentale ainsi qu’à la violence genrée.

Il est donc important de mieux connaitre la réalité des personnes trans et des personnes non binaires pour les appuyer dans le milieu du travail ou encore en tenir compte dans les politiques publiques grâce aux statistiques.

Changer la langue peut être une manière d’apprendre, d’être à l’écoute, de s’éduquer (notamment en utilisant les ressources mentionnées dans cette chronique) et d’être prêt·es à faire ce qui s’impose de soi, vu que l’effort de changer un accord grammatical est sans doute bien moins grand que celui exigé pour être soi-même dans une société où la vie des personnes non binaires et des personnes trans est menacée.

+++

Quelques définitions :

Personne non binaire : personne dont le genre ne correspond ni au masculin ni au féminin ou pas exclusivement à l’un ou à l’autre des genres, ou personne qui ne se définit pas selon un genre (il est aussi possible de dire : de genre non conforme, de genre fluide, agenre, etc.).

Personne trans ou transgenre : personne dont le genre ne correspond pas au genre assigné à la naissance, peu importe le fait d’avoir transitionné ou non. Une personne peut avoir transitionné et être aussi non binaire, donc être à la fois trans et non-binaire.

Personne cis ou cisgenre : personne dont le genre correspond au genre assigné à la naissance.

Mégenrer : faire référence, intentionnellement ou non, à une personne selon un genre qui n’est pas le sien.

+++

Jérôme Melançon est professeur agrégé en études francophones et interculturelles ainsi qu’en philosophie à l’Université de Regina. Ses recherches portent notamment sur la réconciliation, l’autochtonisation des universités et les relations entre peuples autochtones et non autochtones, sur les communautés francophones en situation minoritaire et plus largement sur les problèmes liés à la coexistence. Il est l’auteur et le directeur de nombreux travaux sur le philosophe Maurice Merleau-Ponty, dont «La politique dans l’adversité. Merleau-Ponty aux marges de la philosophie» (Metispresses, 2018).