le Mercredi 25 mai 2022
le Vendredi 11 mars 2022 12:16 ON GROOVE DANS MON SALON

L’équité musicale : Quand tu vas à un show et tu te demandes « où sont les femmes ? »

La musicienne Vickie Deveau de la Baie Sainte-Marie. 
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La musicienne Vickie Deveau de la Baie Sainte-Marie.
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Mars ponctue plusieurs thèmes, notamment avec la Journée internationale des droits des femmes et avec le Mois de la Francophonie. En honneur de l’intersection de ces deux identités présentes en Acadie, cette chronique musicale s’est penchée sur la question : où sont les femmes en musique?

Note : Dans cette chronique, le terme « femme » inclut toute personne s’identifiant comme telle, peu importe qu’elle soit cis, trans ou autre.

L’Acadie de la Nouvelle-Écosse est riche en musique et musiciens, de différents horizons et origine, qui créent en français. Ce qui semble manquer est la présence active des femmes dans ce milieu — spécifiquement au niveau des auteures-compositrices-interprètes. Nous n’effaçons pas la présence des femmes qui y sont déjà, telles Mary Beth Carty et Sylvia Lelièvre, mais l’on remarque la grande disparité entre les sexes qui persiste.

Les groupes musicaux aussi sont majoritairement menés, si non entièrement composés, d’hommes. On peut visiblement noter cela dans la sélection même des artistes pour cette série de chroniques (P’tit Belliveau, Sluice, Cy, etc.), mais aussi historiquement avec des artistes musicaux qui ont représenté la province sur la scène nationale et internationale : de Grand Dérangement à Ronald Bourgeois à Arthur Comeau.

Ce n’est pas nier leur contribution et leur talent, mais pour souligner la problématique présente. Il est facile de dénoncer qu’il y a un cruel manque de femmes sur scène, mais il est aussi important d’explorer des pistes, des explications ou des raisons pour lesquelles cela est le cas. Évidemment, des barrières générationnelles reliées à l’accès aux ressources (financières, indépendance, rôles imposés, etc.) y sont notables, mais nous allons explorer le pourquoi de la situation et le comment de possibles solutions.

Afin de donner une voix à celles qui sont impliquées, nous avons discuté avec plusieurs artistes sortants de la relève musicale féminine en Nouvelle-Écosse sur le sujet :

En parlant avec Laura Rae (qui a récemment écrit des chansons en français grâce au mentorat d’Émilie Landry, une auteure-compositrice-interprète de Campbellton au Nouveau-Brunswick), elle explique : « J’ai reçu une bourse de la Fondation SOCAN pour le programme de Production Women Equity X Mentorship, un programme qui existe puisqu’une étude a été publiée qui démontre que seulement 2,1 % des chansons dans le Billboard Top 100 ont été réalisées par des femmes ».

Elle pense aussi à la prochaine génération de créateurs, qui n’est pas souvent encouragée à poursuivre une carrière en arts, jeunes hommes ou femmes confondus. D’une récente expérience reliée au projet La Relève (projet de mentorat pour une relance musicale francophone en N.-É.), elle note « J’ai animé un groupe de jeunes femmes dans l’écriture de chansons pour La Relève vol. 3 et, en même temps, je leur ai enseigné un peu de production, un peu sur la publicité, sur les droits d’auteur et la distribution de musique. Je veux qu’elles soient autonomes et outillées, plus que je l’étais dans ma jeunesse. »

D’après Vickie Deveau, ce n’est pas le talent qui manque, mais plutôt un mouvement de soutien qu’il faut mettre en place. « Selon moi, ça prend un mouvement d’encouragement des femmes déjà sur la scène, pour inspirer celles qui ont besoin de lumière. » Ainsi, la génération déjà présente aurait plus de visibilité, ce qui donnera aux artistes à venir des exemples et une idée qu’elles aussi peuvent se lancer dans le secteur.

Micaela Comeau, qui est non seulement artiste, mais enseignante et mère, nous partage aussi sa façon de combattre les aspects intrinsèques du sexisme dans les paroles de chansons populaires. « Si nous chantons une chanson encore et encore parce qu’elle est accrocheuse, nous programmons nos esprits, d’une certaine manière, à ce que nous chantons. J’utilise mes propres paroles pour combattre contre les chansons qui peuvent être dégradantes envers les femmes. » Elle remarque aussi que le milieu musical n’est pas uniquement manquant au niveau des femmes sur scène, mais aussi dans le processus de création, une des raisons probablement clés à résoudre le questionnement dans cette chronique « J’ai l’impression que nous ne voyons pas autant de femmes productrices, donc nous ne pensons pas toujours pouvoir le faire nous-mêmes. »

La production musicale est clé, afin d’avoir plus de produits finis (singles, EP, albums, etc.). Cette négligence mène à un manque de tournées, de spectacles et une absence générale des femmes dans les festivals, les émissions, etc. Les femmes créent, mais souvent, l’étape suivante n’est pas franchie en raison d’une absence d’information et d’un manque d’accessibilité. Cela n’est pas exclusif aux femmes, mais lorsqu’elles ne font pas partie de réseaux et sont hors du bouche-à-oreille qui offre aux hommes leurs chances de produire un album, au bout de la ligne, nous nous retrouvons (diffuseurs, promoteurs et public) avec un manque de diversité sur scène.

Des actions concrètes venant d’institutions, de regroupements et d’associations sont impératives afin d’enclencher le processus. Luc d’Éon, DG de la Fédération culturelle acadienne de la N.-É. nous révèle : « Depuis longtemps, la FéCANE reconnaît l’enjeu du nombre moins élevé de femmes dans le domaine artistique professionnel. Avec la série d’activités et de formations “Création au féminin”, rendues possibles grâce à l’appui financier du Conseil des Arts du Canada, nous serons enfin en mesure d’aborder directement le problème. » Ces fonds et efforts ne marquent qu’un début : « Ce projet ne représente qu’un premier effort concret à encourager et à développer plus d’artistes féminines des communautés acadiennes et francophones de la Nouvelle-Écosse. »

Michelle Deveau, artiste de Chéticamp, nous raconte la réalité des femmes dans la musique. Elle exprime son impression de devoir se prouver à plus de niveaux que les hommes, comme dans beaucoup de métiers dominés par le genre masculin (médecine, mécanique, sciences, etc.). « Être une femme dans le monde de la musique a ses défis. On dirait qu’il y a seulement de la place pour un certain montant de féminité sur le marché de la musique et il faut mériter sa place non seulement comme artiste, mais comme femme aussi. »

Une fois qu’il y aura des ressources disponibles, plus de femmes sur scène et une (re)valorisation des arts au féminin : le succès des prochaines générations sera plus facile. À plus long terme, se décentraliser de la dichotomie des genres (féminin vs masculin) de notre société, nous offre la chance « d’élargir la diversité » aux pluralités de genres, d’identités et plus.

Lilianne Cormier, qui va sortir des chansons originales au grand public dans les mois à venir, nous explique sa réflexion sur la contraignante boîte métaphorique où l’on place les femmes, mais aussi des étiquettes dans notre société. « Ces derniers temps, je me suis retrouvée à rechercher mon identité de genre et où je me retrouve sur le spectre de la binarité — ou non-binarité. C’est une grosse question qui s’est ouverte en moi, mais avec beaucoup de réflexion, je réalise de plus en plus à quel point il m’est important de m’identifier comme femme acadienne. Être une femme, ça ne veut pas dire “confondre avec les normes de la société”, qui oppressent les femmes et les mettent de côté pour privilégier le succès des hommes. »

Elle continue, en expliquant que la liberté d’expression (à noter que cette liberté a été brimée pour les francophones, durant longtemps, dans cette province) est clé et qu’il ne faut pas laisser d’autres groupes minoritaires tomber dans le processus. « Mes expériences de vie ont allumé une étincelle en moi, qui fait en sorte que je veux me battre pour une meilleure représentation d’artistes (et de gens) féminins et non-binaires. C’est important pour moi de m’identifier comme femme acadienne et de me battre pour mes droits : puisque je ne veux pas que les prochaines générations aient à se battre pour pouvoir s’exprimer librement. »

Parler d’un manque de femmes présente dans la scène musicale, n’a pas comme but pour rejeter ceux qui y sont déjà, mais de demander de faire une place en plus, pour celles qui n’en ont toujours pas.

Où sont nos Hay Babies, notre Lisa Leblanc et notre Chloé Breault ? Eh bien, elles sont très probablement déjà là. Elles sont prêtes à faire bouger les choses, à jouer de la guitare, crier dans un micro et frapper des cymbales. Il est temps de laisser les femmes faire du bruit, hors du tintamarre du 15 août.