le Dimanche 4 Décembre 2022
le Vendredi 21 janvier 2022 10:02 Société

Variants, 3e dose, clivages sociaux

En ce début d’année 2022, nous voyons l’arrivée de nouveaux variants de la COVID-19 (notamment le variant Omicron), ainsi que les campagnes pour une 3e dose de vaccination. Ces deux « évènements » relancent des clivages sociaux, notamment les confrontations entre « anti-vaccins » et « provaccins ».

Une 3e dose

La nécessité potentielle d’une 3e dose de vaccin contre la COVID-19 avait été annoncée depuis l’été 2021, voire avant. 

Si certains vaccins sont « à vie » (pour la Polio, par exemple), d’autres vaccins ont besoin de rappels. Nous savons notamment qu’un vaccin de rappel contre le Tétanos est recommandé tous les dix ans à peu près, alors qu’un vaccin contre la grippe est recommandé annuellement. C’est commun que la mémoire cellulaire baisse avec le temps (particulièrement chez les personnes âgées); les variants d’un même virus demandent également des « mises à jour » immunitaires, sans compter qu’un plus grand nombre d’anticorps a plus de facilité à reconnaître le virus.

« Anti-vaccinisme »

Si les mouvements anti-vaccins existaient déjà avant, ceux-ci ont connu un essor considérable depuis le début de la pandémie. On a également vu s’accroitre et se diversifier les théories conspirationnistes sur lesquels ces mouvements s’appuient.

Une recherche rapide sur Internet peut en révéler plusieurs dizaines, souvent contradictoires, par exemple : que la COVID-19 serait transmise par ondes 5G, qu’elle aurait été créée par Bill Gates et qu’il serait également détenteur des vaccins; que la covid serait une arme créée par la Chine, ou une arme américaine mal-utilisée contre la Chine;  qu’il s’agirait d’une arme russe, ou que le virus aurait été créé par des OGM, ou par les compagnies pharmaceutiques; que les vaccins transformeraient l’ADN; que la COVID-19 n’existerait pas et que les vaccins seraient un plan de stérilisation de la population mondiale; que les vaccins contiendraient des microprocesseurs pour traquer les individus… La quantité de théories conspirationnistes autour de la COVID-19 et des vaccins est impressionnante.

Ces théories sont généralement sans fondement et peuvent aisément être démystifiées. Elles comportent souvent un trait principal du complotisme : s’appuyer sur la « non-preuve ». C’est-à-dire le fait d’argumenter que quelque chose est « possible », car nous n’avons pas de preuve absolue du contraire. Par exemple, une personne pourrait stipuler que la COVID-19 aurait été fabriquée en laboratoire, en affirmant « je n’ai pas de preuve, mais c’est possible ». Selon la même logique, nous pourrions dire que la COVID-19 est une bactérie envoyée depuis la planète Neptune par le Monstre en spaghettis volant, « car nous n’avons pas la preuve du contraire ». L’argument par la non-preuve est un des recours fondamentaux aux sources de désinformation.

Toutes ces théories ont néanmoins un effet bien réel, celle de générer la « peur collective »; « Les antivaccins font douter les sceptiques », formule un article publié par RTL publié en 2020.

« Peur collective » et scepticisme

« Je ne suis pas anti-vaccin, mais j’ai des doutes, » peut-on entendre plusieurs personnes dire en privé. Beaucoup de ces individus sont néanmoins réticents de s’informer ou d’avoir une conversation publique à ce sujet. Pourquoi? Cela place ces individus entre deux pôles : anti-vaccins et anti-anti-vaccins. « Si je parle de mes doutes, on me regarde comme si j’étais une anti-vaccin. Et là si je parle à des anti-vaccins, ils sont toutes comme ‘yea, a plusse peur, soit anti-vaccin avec nous!’ J’ai pas de place pour être juste moi, » nous confie une résidente de Greenwood, dans la vallée de l’Annapolis. 

Avoir des doutes, ou avoir peur est totalement normal dans une atmosphère de peur collective. Une personne qui, tous les jours, entend d’un hypothétique danger autour d’elle, même sans preuve, même si elle sait qu’il n’y a pas de danger, subit un montant de pression énorme.

D’autres sont sceptiques pour des raisons différentes; la peur collective les empêche de pouvoir s’exprimer librement, sentant qu’il est impossible d’avoir des conversations plus nuancées, craintifs d’être mal compris.

Un étudiant de l’Université de Moncton nous indique « Je suis en faveur des vaccins, mais contre la façon que les vaccins sont gérés. Là, les vaccins sont traités comme une façon de générer des revenus pour le secteur privé, et pas comme une solution […]. Joe Biden avait dit qu’il faudrait lever les patentes sur les vaccins. L’UE a dit non, parce que l’Allemagne se fait plein d’argent avec les vaccins. En gros, les Allemands se font de l’argent avec les vaccins, alors on empêche les pays en développement d’en avoir accès. Maintenant les variants viennent de ces pays, sauf que c’est ces pays qui ont pas eu les vaccins parce que nous, on préférait que les compagnies qui les fabriquent fassent de l’argent. D’après moi, c’est aussi ça, la raison principale qu’on a une 3e dose. Pourquoi est-ce que les compagnies voudraient faire un vaccin one-shot? […] Vacciner une fois, tu fais de l’argent une fois. […] Vacciner trois, quatre fois, la compagnie fait de l’argent trois ou quatre fois. Je suis vaxeur, mais pas pour les vaccins juste pour les pays riches, pis donner nos taxes à des corporations qui aiment nous garder malade, parce que les malades, c’est profitable ».

Si ces deux points de vue ne sont pas anti-vaccins, ceux qui ont ces opinions craignent de les exprimer pour ne pas être assimilés aux anti-vaccins, et être la cible de contrecoups.

Radicalisation, clivages sociaux

Quelle que soit la situation face à la COVID-19, nous pouvons constater que durant la pandémie, certains clivages sociaux se sont creusés, et de nombreux individus sont devenus davantage politiquement radicalisés. 

Pour certains, il s’agirait peut-être d’une bonne nouvelle; plusieurs analyses en sciences politiques démarquent les clivages sociaux comme vecteurs de changements, voire de progrès social. Un autre point de vue souligne les dangers de l’opposition entre villes et campagnes, l’augmentation des sources de désinformation, et un support accru pour les organisations d’extrême droite. Il ne semble pas y avoir de réponse à la question « comment minimiser les conflits ? », néanmoins, nous pouvons souligner un des effets de la radicalisation : la « peur collective » et la difficulté de rester nuancé. Avoir des sentiments partagés, se poser des questions, n’est plus vu comme normal, mais, en moyenne, comme une déclaration d’appartenance au pôle anti-vaccin. Un résultat de la radicalisation, est que les individus n’osent plus se parler, de peur d’être « fichés bons ou mauvais ». Dû à la nature même de ce problème, les personnes interviewées ont désiré garder l’anonymat.